Les Céphéides
Les femmes de Pickering

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Pour aller plus loin : Cordes cosmiques

 En astronomie, comme en maints domaines des activités humaines, l'importance du rôle des femmes apparaît être inversement proportionnel à la reconnaissance qui leur est accordé ; autrement dit : là aussi, leur lent et patient labeur se perd dans les brumes du temps et disparaît derrière les auras triomphantes dont les hommes aiment à se parer... Ce constat s'applique aussi à l'œuvre gigantesque de classification des étoiles en fonction de leur clarté et de leur couleur ; le saviez-vous ?

L'histoire débute en 1850 avec la première photographie d'une étoile à l'observatoire Harvard de l'université de Cambridge, Massachusetts, USA. L'outil : une longue vue couplée à un appareil photographique. Le succès de cette technique conduit rapidement à l'accumulation de planches contenant chacune des centaines, voire des milliers d'étoiles. Le directeur de l'époque, Edouard Pickering se trouve donc bien vite confronté à un problème de classement des données accumulées.

Fidèle aux idées de son époque, il envisage bientôt d'embaucher des femmes qui, d'après lui, sont les seuls êtres à posséder la patience et l'application nécessaires à la réalisation d'un tel travail. Qui plus est, elles présentent l'immense avantage d'accepter l'ouvrage en étant rémunérées moitié moins que des hommes, soit de 25 à 50 cents seulement par heure. C'est ainsi qu'une douzaine de femmes, armées de loupes et de règles, se retrouvèrent chaque jour à scruter les photographies prises et à classer des points lumineux en fonction de leur éclat et de leur couleur. Au cours de sa carrière, Pickering vit défiler 80 de ces assistantes qui portèrent officiellement le nom de « computer » mais officieusement celui de « harem de Pickering » dans la bouche de ses collègues et détracteurs masculins.

Mais, n'en déplaise aux hommes, ce sont bien des femmes, ce sont bien ces femmes dont le long et patient labeur mené pendant des décennies est à l'origine de l'une des données fondamentales de l'astronomie moderne. Je veux parler de la remarque, de la découverte, essentielle faite par Henriette Leavitt : l'existence d'astres dont les émissions lumineuses obéissent à une loi précise et stable dans le temps donnant une indication sur l'intensité de leur rayonnement. Plus cette émission est intense et plus longtemps elle met à décroitre. En 1912, H. Leavitt venait de percer le secret des céphéides et, peut-être sans en avoir une réelle conscience, de faire faire un pas de géant à l'astronomie.

Car en effet, c'est bien grâce à cette découverte qu'Hubble, équipé du plus gros télescope du début du vingtième siècle, pointant celui-ci vers la nébuleuse d'Andromède et y remarquant un point lumineux dont l'intensité lumineuse décroissait régulièrement sur une période de 30 jours -suivant par là même la loi mise en évidence par H. Leavitt, accepta de l'interpréter comme une céphéide et pu prendre enfin conscience du fait que le brouillard apparent correspondait en réalité à une myriade d'étoiles située en dehors de notre système solaire.

C'est bien grâce à cette donnée essentielle que l'humanité a enfin pris conscience de sa taille réelle dans l'infinité cosmique : petite colonie de singes un tantinet évolués habitant sur un cailloux en perdition dans un système solaire noyé au sein d'une galaxie (la voie lactée) elle-même à peine visible dans un océan de systèmes galactiques.

Enfin, ce serait ne pas rendre complètement hommage à ces femmes minutieuses et assidues que d'oublier le travail de classification de Madame Fleming, d'abord intendante de Pickering puis « computer » parmi d'autres mais finalement, après 20 années de travail, première membre d'honneur féminine de la société royale d'astronomie d'Angleterre.

Et bien entendu, ce serait un affront total que d'oublier Anna Jump Cannon qui, sans le savoir, a ordonné les étoiles en fonction de leur température et permis ainsi l'application de la spectroscopie chimique moderne aux étoiles grâce à une classification toujours en vigueur aujourd'hui. Classification qu'elle semble d'ailleurs avoir laissé là comme un immense « pied-de-nez » destiné à moquer la stupide misogynie des hommes : O, B, A, F, G, K, M (Oh, be a fine girl : kiss me) ; autrement dit : oh soit une chouette fille : embrasses moi !

Inspiré d'un article écrit en allemand paru dans le Badische Zeitung du samedi 18 mars 2017.  

Pour aller plus loin : La constante cosmologique

Page créée le 27 mars 2017