L'incident d'Altensteig
De la manipulation des consciences

 Je profite de mes soixante ans passés (il y a prescription), de la parution récente d'un article du New-York Times sur les fonds dédiés par le Pentagone à étudier les éventuels phénomènes extra-terrestres et de la période de Noël pour publier progressivement une étude sur ce sujet hyper-sensible.

C'est ce que certains nommeront une mise à nu. Courageuse ou stupide : à vous d'en juger. Comme toujours, le but poursuivi est multiple : motiver les jeunes et les moins jeunes à l'intérêt d'étudier la rationalité, la psychologie et les sciences ; resituer les sciences dans leur contexte ; ouvrir les yeux sur la nécessité de garder un esprit ouvert mais très critique sur les phénomènes qui tangentent le surnaturel. 

 © Thierry PERIAT : Nouvelles d'un autre monde

Chapitre I : L'incident d'Altensteig, les faits. 

I. Les faits (ou du moins ce qui en reste dans ma mémoire)

§1 « De toute manière, si tout ceci est vrai, tous ceux qui naissent à partir de maintenant et atteindront ton âge le verront ! » lança-t-il à sa femme presque septuagénaire. Ces mots concluaient en quelque sorte deux heures d'une longue discussion qui les animait de façon récurrente. Lui, il trouvait le sujet plaisant ; elle ça l'agaçait passablement.

Il prétendait que ça avait eu lieu et elle lui rétorquait inlassablement soit qu'il avait rêvé cette aventure, soit qu'ils avaient fort probablement été manipulés par un étudiant en psycho- ou en parapsychologie, trop heureux d'avoir mis la main sur trois grands dadais aussi stupides que naïfs pour faire sa thèse.

« Ça » : c'était une forme assez originale de rencontre du troisième type[1] dont il aurait été un des témoins clé au début des années soixante-dix à l'occasion d'un séjour linguistique dans le Bade-Wurtemberg[2].

« Ils » : c'était le trio de garçonnets dont il avait fait partie entre le quatorze et le vingt-quatre juillet de cette année-là : Philippe L., Éric A. et lui, Thierry. Onze jours, onze petits jours qui, ils ne s'en doutaient pas encore allaient changer leurs vies.

§2. Ceux qui ont largement plus de vingt ans s'en souviennent probablement comme si c'était hier. Le début des années soixante-dix, l'immédiat lendemain de soixante-huit, apparaissait comme un remarquable fatras de pulsions contradictoires et parfois sanglantes.

Entre, le départ du général de Gaulle après les émeutes parisiennes de mai puis son référendum perdu[3], les premiers pas des hommes sur la Lune (alors très récents[4]), la guerre du Vietnam (entre 1965 et 1975) et ses largués de napalm contre des enfants dont la seule faute était d'avoir des parents communistes, la révolution culturelle en Chine, les révolutions hippies avec leurs cortèges de drogues et de drogués, les mouvements pacifistes soi-disant télécommandés par les soviétiques qui, dans le même temps, envoyaient leurs chars sur Prague ou Budapest pour rétablir l'ordre, en l'occurrence militaire, sur les territoires de l'Est européen, la libération des mœurs en général mais et surtout de la femme vis-à-vis de la dominance excessive des hommes (Il fallait encore demander l'autorisation de travailler au mari), la série « Star Trek » ou « Les envahisseurs », il y avait vraiment de quoi occuper à plein-temps son esprit de pré-adolescent enfermé toute la semaine dans un pensionnat de garçons[5].

Pour découvrir ces tumultes sociétaux il n'avait pourtant eu que très peu d'occasions : les retours au sein de sa famille, du samedi en début d'après-midi au dimanche soir ; ou bien l'unique projection télévisée hebdomadaire, en noir et blanc et choisis par eux, à laquelle les pères Jésuites donnaient leur aval[1]. Les radios n'étaient pas encore miniaturisées, elles ne réceptionnaient pas les ondes par GPS et via Internet -qui n'existait pas encore- et leur détention clandestine coûtait au mieux quelques heures de colle, au pire une retenue le week-end !

Quant aux filles, elles n'avaient pas encore vraiment fait leur entrée dans sa vie et, à part au travers de sa mère ou de sa sœur, il ne savait guère à quoi s'en tenir sur le genre féminin.

§3. Quoi de moins étonnant alors que trois garçonnets propulsés dans un petit village de Forêt Noire -nommé Altensteig- pour y perfectionner leur allemand pendant les grandes vacances estivales en viennent à discuter du sujet le plus excitant mais peut-être aussi le plus futile de l'époque : les extra-terrestres et les ovnis ? Rien !

En principe, l'après-midi, chacun était censé être pris en main par la famille allemande l'hébergeant. Mais en réalité, ils étaient le plus souvent abandonnés à eux-mêmes, sauf peut-être en ce quatorze juillet où Madame S., leur accompagnatrice française, les avait tous emmener visiter un monument local, apparemment sans intérêt pour eux.

Pour autant qui, diable, avait bien pu entendre leur conversation (en plein air et en français) ce jour-là? Toujours est-il qu'elle avait marqué le point zéro d'une courte période de onze jours pendant lesquels ils allaient vivre un bien étrange échange spirituel et épistolaire avec une entité pensante intelligente dont l'identité, plus de quarante ans plus tard, reste encore et toujours incertaine : extra-terrestre comme elle le prétendait elle-même? Bien terrestre et manipulatrice de la conscience demi-vierge de préadolescents comme le bon sens et les connaissances acquises aujourd'hui sur la notion de « jeu de rôle » poussent à le penser?

Que s'est-il réellement passé ? Dès le lendemain de cette discussion impromptue et informelle, des missives écrites en français et à l'encre (comme on le faisait encore couramment autrefois), des messages dont les mots contenaient parfois des lettres dans leur version grecque, parvinrent quotidiennement, soit à l'un, soit à l'autre ; toujours de façon à demi-étrange, à demi-rationnellement explicable.

Philippe en trouva une, sans enveloppe, plantée dans la haie de thuyas qui clôturait le jardin entourant la maison de ses hôtes. Il en avait été tellement choqué qu'il s'en était ouvert à la maitresse de maison et que celle-ci avait sérieusement envisagé d'en informer la police. Eventualité que Philippe, par je ne sais quel crainte, avait toutefois refusé.

Pendant ce bel été bien ensoleillé, aller savoir pourquoi, Thierry était tombé malade pendant deux trois jours: une sorte d'angine qui l'avait obligé à garder le lit. Cet incident intercurrent n'avait interrompu en rien les conversations effrénées et intenses sur le contenu des messages qui ne cessaient d'arriver. En effet, Éric et Philippe continuaient à venir lui rendre visite l'après-midi, après les cours d'allemand du matin et le repas pris dans leurs familles d'accueil.

Un matin, en se baissant pour récupérer ses pantoufles, il avait trouvé trois feuilles de papier sous son lit, coincé près du mur dans l'angle le moins accessible ; c'est-à-dire exactement celui à l'endroit où il était a priori impossible d'y trouver facilement un objet, à moins de l'y avoir sciemment déposé...

Qui les avait donc mis là sans qu'il s'en rende compte, apparemment pendant son sommeil ? Éric, Philippe, madame S. qui était elle aussi venue lui tenir un instant compagnie l'après-midi ayant précédé cette découverte? Ou la jeune femme autrichienne au pair qui séjournait là à la même époque que lui et dont la chambre jouxtait la sienne mais à laquelle il ne parlait jamais, faute de maîtriser la langue allemande ? Ce dont il se souvenait bien par contre c'était que les trois feuilles ne révélaient leur contenu qu'après avoir été superposées et présentées à la lumière.

Quant à Éric, il avait su dire où trouver la dernière lettre qui fût parvenue au trio : à la sortie du village, en pleine forêt, dans un endroit fort caché et connu au préalable de lui seul. Comment avait-il eu l'information ? Etait-il le manipulateur ? Toujours est-il qu'il les mena à l'endroit dit. En s'y rendant, ils crurent apercevoir une ombre rougeoyante et furtive fuyant leur présence.

§4. Le message ultime donnait en quelque sorte la clé de toute cette mise en scène. Il contenait les missions qui étaient attribuées. L'une d'elle était de se battre pour que naisse la paix sur Terre.

L'un d'eux trois se devait de garder cette dernière lettre. Le hasard désigna Éric à la courte paille. Un silence absolu sur ce qui venait de se passer était évidemment demandé. Ce que font d'ailleurs très bien les enfants de cet âge. Et ce qui fût effectivement respecté de très nombreuses années durant.

Quelques jours plus tard, le groupe a quitté la ville. En chemin, probablement à Nagold ou à Offenburg : correspondance, chaos, l'accompagnatrice peine à garder la trentaine d'oisillons sous contrôle. Il faut aussi ne pas perdre leurs bagages ; elle demande de ne pas nous en occuper. Tout rentre finalement dans l'ordre, chacun retrouve finalement ses affaires et le voyage s'achève sans encombre. En arrivant dans sa chambre, au Chesnay (à côté de Versailles) où ses parents habitaient alors, Thierry ouvre sa valise.... stupéfaction et effroi : la dernière lettre était là, bien visible sur ses vêtements.

Ils avaient douze, treize ans. C'était le début des années soixante-dix.

[1] A noter que le film (S. Spielberg) ne sortirait qu'en novembre 1977.

[2] Région (Land) située au sud-Ouest de l'Allemagne (république fédérale qui n'était pas encore réunifiée à l'époque).

[3] avril 1969.

[4] 20 juillet 1969.

[5] Collège jésuite « La Providence » entre 1969 et juin 1974.

[6] Souvent il s'agissait des « Dossiers de l'écran ». 

© Thierry PERIAT : L'incident d'Altensteig, chapitre I : les faits ; le 19 décembre 2017.

Chapitre II