Surréalisme
(Ou du moins ce que je ressens comme tel)

Que s'est-il passé après L'incident d'Altensteig?

En 1966, André Breton *(liens externes vers Wikipédia France) meurt mais avec lui, certainement pas le surréalisme. Comme dit de lui Hubert Haddad dont je ne connaissais pas l'existence avant d'avoir consulté la page de Wikimédia France consacré au maître (citation tirée du « Nouveau magasin d'écriture, Zulma, 2008, p.97 ») : « Très tôt, il s'est méfié des romans et leurs auteurs lui donnent l'impression qu'ils s'amusent à ses dépens. De manière générale, il rejette « l'esprit français » fait de blasement, d'atonie profonde qui se dissimule sous le masque de la légèreté, de la suffisance, du sens commun le plus éculé se prenant pour le bon sens, du scepticisme non éclairé, de la roublardise. Avec Breton, le merveilleux remplace les exhibitions nihilistes et l'irrationnel ouvre les portes étroites du réel sans vrai retour au symbolisme. »

Après l'incident d'Altensteig, tout aurait pu en effet s'arrêter là : l'incident lui-même, la réflexion à son sujet, les inflexions qu'il avait plus ou moins consciemment données à nos vies et mon roman. C'eut été faire fît de ces accidents spatio-temporels qui ponctuent parfois nos existences sans explication rationnelle ; et donc : tel n'a pas été le cas.

Pour ne pas jouer plus longtemps à cache-cache avec le lecteur, « il » -évidemment : c'est moi ; et « elle » : c'est ma femme : Anneliese (voir chapitre I : les faits). Cette précision m'épargnera désormais de parler de moi à la troisième personne ; insupportable dédoublement dont l'origine remonte peut-être d'ailleurs à cet incident insolite. S'il m'en souvient : il nous était demandé de raisonner « comme si »... nous étions ... lui, l'autre, cette improbable entité pensante.

§1. Dès le retour de ce voyage allemand, une passion folle pour la physique et pour les mathématiques m'a envahi. Ce n'est pas mon père qui s'en plaignait. Je prenais bien soin de lui cacher la cause réelle de cette motivation subite et tardive. L'irrationalité du motif l'aurait terrassé sur place et aurait sans aucun doute ruiné à tout jamais ma crédibilité naissante. Du stade de « mauvais élève », particulièrement en mathématiques, que j'occupe sans remord en classe de troisième puis de seconde (à tel point que mon père a été obligé d'implorer une sorte de dérogation me permettant de passer dans les sections scientifiques ... « à l'essai »), je rejoins le groupe de tête en classe de première puis de terminale, particulièrement en physique.

En classe de première, sur un coup de génie, je fais une démonstration sur les classes d'équivalence qui impressionne tellement mon professeur qu'il me demande d'en donner l'explication au tableau lors de la correction commentée accompagnant la remise des notes et des copies. Ce jour-là, très ennuyé, je me vois contraint de relire bêtement mon propre devoir sans être capable de comprendre l'idée ayant mené à généraliser la solution attendue. Par chance, je suis le seul à résoudre le problème posé, personne ne peut m'accuser d'avoir copié l'idée chez un petit camarade et mon embarras passe inaperçu ...sauf peut-être pour notre professeur ! En classe de terminale, je débute la lecture de la théorie de la relativité restreinte, seul (Mécanique des particules, champs ; R. Lennuier, P.-Y. Gal et D. Perrin, premier cycle de l'enseignement supérieur, © 1970, collection Armand Colin).

Bref, pour le plus grand plaisir de mon père (devenu ingénieur chimiste en passant par « la petite porte[1] ») qui rêve de faire de moi le premier polytechnicien de la famille, j'obtiens le droit de poursuivre ma scolarité scientifique au lycée Sainte-Geneviève (Versailles) ; toujours chez les Jésuites (à l'époque). A l'occasion d'une visite dans Paris, je trouve un livre abandonné sur un banc du parc du Luxembourg : « Les théories de la gravitation et de l'électromagnétisme » préfacé par Darmois, écrit par A. Lichnerowicz et publié aux éditions Masson et Cie en 1955 ; je m'en sers encore aujourd'hui. Je me suis d'ailleurs toujours demandé comment et pourquoi le propriétaire de ce livre avait pu l'oublier sur ce banc, en plein jour. Personne n'a accouru lorsque je l'ai finalement rangé soigneusement dans mon cartable après avoir longuement scruté les alentours en quête d'une silhouette agitant les bras et me priant de ne pas emporter ce qu'elle avait laissé là par mégarde.

Plus de quarante ans après, la seule personne connaissant cet ouvrage, ayant travaillé avec et ayant été capable de commenter, à la page près, une de mes questions est un membre anonyme d'un forum de discussions sur Internet. Je le recommande aux jeunes (et aux moins jeunes) chercheurs d'expression francophone parce qu'il présente l'immense avantage pédagogique de faire comprendre la lente progression de la science. C'est un des rares livres sur le sujet dans lequel apparaissent diverses théories unitaires ; côte à côte (Thiry, Heisenberg, etc.).

Pour des raisons bien naturelles et liées à mon (trop) jeune âge, cette ascension fulgurante dans le monde des idées s'interrompt brutalement en octobre 1975. La cause en est simple : l'amour. Je me suis épris près de Sterup d'une jeune fille allemande lors de mon voyage vers et en Europe du Nord, à l'été 1975 ; quoi de plus naturel à presque dix-huit ans !

Instabilité compréhensible du jeune homme cherchant encore sa voie dans un monde dont il ignore tout et ayant découvert la femme à l'aube de sa majorité -éducation jésuite et puritanisme parental obligent-, l'aventure reprendra après une année sabbatique enchaînant, courte dépression nerveuse (quelle idée de s'amouracher à plus de mille kilomètres de son lieu de vie habituel ? [2]), six mois de travail en tant qu'ouvrier agricole du côté de Lunéville dans la petit commune au nom prédestiné de Bézange-la-grande, un rapide passage en tant que caissier d'un supermarché de la ville du Chesnay et un concours d'entrée réussi à l'école d'ingénieur agronome de Toulouse où je ne mettrai finalement jamais les pieds. Deux ans plus tard, je travaille dans mon coin tout en préparant mon doctorat de chirurgien-dentiste à l'université René Descartes (Paris V).

Au début des années quatre-vingt-dix, je confie mon premier travail théorique à un physicien russe émigré en Allemagne de l'Ouest et hébergé par mon beau-frère actuel. Il le trouve juste (du point de vue des mathématiques) mais le laisse totalement perplexe, avouant ne pas savoir encore exactement où le classer dans l'arsenal des théories physiques. Par politesse et précaution, il me demande toutefois l'autorisation d'en garder une copie dans ses archives.

En mai 2003, je prends contact avec un physicien américain dont l'adresse courriel était indiquée dans un article du journal « Sciences et Vie » consacré à l'énergie du vide ; un sujet très controversé dont j'apprendrai bien vite et à mes dépens qu'il était classé ultra-sensible par les autorités scientifiques américaines de l'époque. La présentation du travail soumis quelques petites années plus tôt au physicien russe me vaut, deux jours plus tard, une invitation à un colloque devant se tenir en septembre 2003 à Paris. Je ne sais toujours pas pourquoi ce travail a suscité cet engouement subi car le destin, capricieux, ne me permettra jamais de m'y rendre ... pour cause d'accident vasculaire cérébral.

Aujourd'hui, malgré les handicaps laissés par cet accident, je dis que c'est tant mieux car mon incommensurable naïveté et ma prétention me faisaient surestimer le niveau réel de mes compétences et m'empêchaient de voir à quels dangers extrêmes je m'exposais.

§2. Pour autant, laissons-là ce début d'autobiographie pour revenir au milieu des années soixante-dix. Incidemment, et -de mon point de vue- complètement en phase avec les évènements d'Altensteig, les programmes littéraires d'alors portent sur le « surréalisme » (A. Breton est mort dix ans plus tôt). C'est l'époque de ma vie où je prépare les concours aux grandes écoles d'ingénieurs françaises. Je suis demi-pensionnaire et à ce titre, tous les lundis matin, le service d'entretien ramène nos sous-vêtements nettoyés et repassés. Un de ces matin-là, je récupère donc ma pile de linge, comme à l'accoutumée. Mais ce jour-là, au lieu de ramasser le tas sans réfléchir, machinalement et presque sans un regard de remerciement pour la dame qui veille comme une mère sur nos vêtements, je vérifie si ce qui m'est remis m'appartient bien. Dans le tas : un tee-shirt attire mon regard car je ne le reconnais pas. Je jette un rapide coup d'œil sur l'étiquette : il est identifié Philippe L. !

Il faisait donc les mêmes études que moi, dans le même établissement, depuis des mois... sans que je le sache ! Il est vrai que depuis ce séjour à Altensteig, comme convenu avec ce mystérieux inconnu, nous avions rompu les contacts entre nous.

Etait-il motivé par les mêmes raisons que moi ? Etait-il là pour approfondir un autre recoin des sciences qui, lorsqu'il serait ajouté à celui que je devais inconsciemment découvrir, finirait par donner un ensemble ordonné -tels les pièces enfin assemblées d'un puzzle[3] ?

Je décide de trouver sa piaule (chambre) ; chose facile car il est pensionnaire. Nous nous rencontrons. Il est quasi-muet. Il a transformé sa chambre en temple bouddhiste ; le tout chez les jésuites ! Je pense qu'il est aussi éberlué que moi de cette rencontre. Il a l'air pétrifié et mal à l'aise. J'évoque brièvement l'incident d'Altensteig, je demande s'il y a repensé, s'il en a parlé... mais il refuse de parler de ce passé commun. Nous nous quittons sans avoir échangé un mot sur quoi que ce soit et nous ne nous sommes plus jamais revu.

§3. La chute du mur de Berlin n'a pas provoqué le début d'une troisième guerre mondiale comme beaucoup le redoutait ; il faut s'en réjouir ! Mais il a eu quelques effets collatéraux sanglants dans lesquels il faut ranger les guerres immédiates ayant abouti à l'éclatement de la Yougoslavie. Quelques années après, alors que les casques bleus y stationnent encore, un beau matin, je tourne le bouton de mon poste de radio -par hasard, pour me tenir compagnie pendant que je prépare le repas de midi, France Info, et exactement à cet instant précis, j'entends la voix du journaliste annonçant qu'un Éric A. est mort en ex Yougoslavie dans les forces de l'ONU pour la paix.

Il y a, comme dit à juste titre mon père, plus d'un âne qui s'appelle Martin. Mais pourquoi ai-je ouvert mon poste ce jour-là, à cet instant-là, pour entendre cette information-là ? Hasard ? Guidage subconscient du même type que celui qui gouvernait nos pensées à Altensteig ? Capacité à sentir et lire les signaux de chemins spatiaux temporels dont peu d'humains ont la conscience? Ce jour-là, comme en ouvrant ma valise, comme en découvrant le tee-shirt de Philippe, tous les poils de mon corps se sont hérissés ... dressés par l'énergie que procure cette sorte d'effroi par lequel vous comprenez que la raison n'est peut-être pas le seul chemin logique expliquant la réalité perçue.

Toujours est-il que nous n'avons plus douze, treize ans depuis longtemps et, bien que son révélateur fût disparu depuis longtemps (André Breton est mort depuis 1966), l'ombre du surréalisme hante toujours et encore ma vie aujourd'hui.


[1] D'abord laborantin, bien que jeune marié, il a obtenu son diplôme d'ingénieur en suivant des cours du soir auprès du conservatoire national des Arts et Métiers.

[2] « L'amour est enfant de Bohème, il n'a jamais, jamais connu de loi » (Citation tirée du livret de l'opéra Carmen).

[3] Un excellent scénario de science-fiction d'ailleurs mis en scène dans un épisode de la série « Au-delà du réel - la quatrième dimension. »