Le concept de nation
Application à l'Europe

© Thierry PERIAT : Textes, idées et photographies - mur de Chine

Il règne aujourd’hui à nouveau en Europe une atmosphère exécrable de fin du monde.

D’un côté, que certains placent spontanément à leur gauche, les démocrates pleurent de voir le régime qu’ils prétendent défendre mis en péril par les assauts incessants et croissants d’une base dont ils peinent de plus en plus (i) à comprendre les aspirations parce qu’ils ne les écoutent pas quand elle les exprime et (ii) à endiguer les revendications qu’elle exprime chaque fois qu’elle se sent trahie.

De l’autre, les nationalistes se nourrissent de ces mécontentements et s’en réjouissent. A une époque où la science n’a jamais livré autant d’outils et de données pour nous faire comprendre la modestie de nos existences individuelles (voir la page « Entre deux infinis »), leurs égos se gonflent.

Nos techniques terrestres (voitures, trains, avions) nous donnent l’illusion d’avoir le pouvoir de maîtriser tout ce qui se trouve sur la surface du globe terrestre. Et certains se prennent à croire que ces techniques font de l’humain le décideur de son destin. Et, à cause de cela, d’autres encore pensent qu’ils savent comment faire pour diriger leurs nations. Mais que sommes-nous en fait, poussières infimes perdues dans un univers dont nous avons peine à comprendre les dimensions et les lois physiques ?

Vous me direz que les belles réflexions philosophiques n’ont jamais nourri son homme. Et que seul un pragmatisme matérialiste exercé au ras de la surface du sol reste apte à répondre aux aspirations premières -je pourrais dire primaires- de l’humain. Elles sont bien connues et se résument à : se nourrir et être en bonne santé (la pérennité du soi), se reproduire et être aimé (la pérennité de la lignée et la reconnaissance du soi par les autres), se vêtir et se loger (se protéger des agressions du milieu ; montrer sa supériorité intellectuelle par le déploiement de raffinements).

Pour assurer ce plateau indispensable à la survie terrestre, homo sapiens a dû faire cogiter son intellect et agir son corps pendant de nombreux millénaires. Dans certaines contrées de ce globe, il n’y parvient d’ailleurs toujours pas.

Il a plusieurs ennemis l’empêchant de parvenir individuellement ou collectivement à satisfaire cette première mission : l’insécurité de son environnement écologique, son ignorance des technologies indispensables à le maitriser, son incapacité à structurer la société en systèmes organisés stables et la concurrence permanente des autres espèces peuplant la Terre, sachant qu’il a apparemment toujours spontanément reconnu les autres tribus hominoïdes comme des espèces concurrentes, voire animales.

Si nous nous entendons pour penser que la découverte, la reconnaissance et l’acceptation, par une espèce hominoïde donnée, de l’existence de similitudes fortes avec d’autres hominoïdes constitue le premier pas vers une augmentation de l’intelligence collective sur Terre (par exemple parce qu’elle va dans le sens de l’établissement et de l’accroissement des échanges qui permettraient à l’une et à l’autre d’atteindre plus facilement le niveau de confort minimum), alors nous tomberons d’accord sur le fait que le retour du nationalisme sectaire et égocentrique s’apparente à une perte grave d’intelligence collective et à la certitude d’atteindre moins bien ou moins vite ce confort. Pourquoi ?

En fait, la nation n’aurait de justification raisonnée que si elle représentait un niveau d’organisation assurant la réalisation des besoins primaires évoqués.

Or, dans la répartition actuelle des territoires alloués à l’une ou à l’autre nation, il existe des différences flagrantes quant à la chance d’accéder aux richesses permettant de réaliser le premier niveau de confort dont j’ai parlé. Pas assez de connaissances technologiques, de savoir-faire, pas assez d’eau, pas assez de denrées alimentaires, etc… sont autant de motifs clairs expliquant pourquoi.

La période actuelle de l’histoire humaine se caractérise donc par une potentialité accrue de conflits entre les quelques nations technologiquement performantes, (notamment du point de vue militaire) mais dont les besoins primaires sont importants alors que leurs lignes logistiques d’approvisionnement restent incertaines ou fragiles.

Ceci permet de comprendre pourquoi les Etats-Unis peuvent jouer la carte de l’autarcie sans trop de risque (du moins : du point de vue très anthropologique que j’adopte ici sciemment pour en démontrer l’absurdité). Ils peuvent assurer leur autonomie en termes de matières premières vue l’immensité de leur territoire et des richesses naturelles que leur sous-sol contient.

L’Europe dispersée d’aujourd’hui appartient en revanche au groupe des nations du monde dont les lignes d’approvisionnement restent instables. Occupant autrefois la position dominante par rapport au reste du monde, elle est aujourd’hui non seulement dépossédée progressivement de son monopole sur la maitrise des technologies mais dépendantes pour les richesses indispensables à son confort, tout en étant en minorité démographique écrasante (voir la page « population et économie »).

L’Europe a donc tout simplement peur. Peur d’être envahie, annexée, mise sous tutelle et colonisée à son tour par ceux qui sont devenus aussi puissant qu’elle, bien plus nombreux et mieux organisés.

Si cette crainte peut expliquer et justifier le recours renouvelé au principe protecteur de la nation, il est en revanche parfaitement absurde que chaque nation européenne veuille redonner à ce principe le contour de ses frontières historiques au lieu de s’attacher urgemment à le relier à un périmètre englobant le continent européen tout entier, incluant -pourquoi pas- une participation russe.

Car, c’est bien connu, l’union fait la force alors que la débandade en ordre dispersé ne signe que la panique, une absence de projet et d’ambition ; au mieux la signature d’une vassalisation acceptée ; au pire le début d’un irrémédiable déclin.

Mais bon, si les nations européennes préfèrent s’arc-bouter sur leurs histoires anciennes, distiller le suc amère des querelles passées et mourir -fières- chacune dans son coin pendant que, par exemple, deux autres grandes nations, et la Chine et l’Inde, accroissent tous les cinq ans leurs populations respectives de soixante-dix millions de personnes (songer qu’il nous a fallu deux milles ans pour y parvenir), que peuvent faire quelques penseurs solitaires contre le choix collectif d’un destin suicidaire ?

L’Europe continue de rêver devant la télévision, s’abrutit avec des jeux de guerre vidéo qui la prépare de façon subliminale à la faire et finit par se perdre : soit dans un univers virtuel stupide, soit dans la défense d’idéaux totalement irréalisables à court terme, au lieu de veiller à sa survie immédiate. La vie n’est pas un film, la vie n’est pas une cassette vidéo qu’on peut rembobiner et rejouer à l’envi et l’absence d’une stratégie collective intelligente constitue à coup sûr le premier symptôme d’une fin annoncée.